Et si le SFPQ s’inspirait du syndicat des postes?

Réflexion au retour du Forum social mondial.

La 12e édition du Forum social mondial (FSM) – grand rendez-vous altermondialiste depuis Porto Alegre en 2001 – s’est tenue pour la première fois dans une ville du Nord, à Montréal, du 9 au 14 août. Rassemblant près de 35 000 militantes et militants de plusieurs horizons (syndical, féministe, écologiste, étudiant…) et d’un peu partout dans le monde, les différents ateliers et les activités en marge de l’évènement ont permis d’appréhender la diversité et le dynamisme des mouvements sociaux. Le SFPQ était présent pour discuter des enjeux qui le préoccupent[1]. Mais le FSM fut également l’occasion de se laisser inspirer par des luttes qui amènent le mouvement syndical plus loin. Le projet Vers des collectivités durables entre dans cette catégorie.

Texte par Catherine Charron, conseillère au Service de la recherche

Un projet inspirant de promotion et de développement des services publics
La campagne menée actuellement par le Syndicat des travailleuses et des travailleurs des postes (STTP-CUPW), en collaboration avec l’initiative Un bond vers l’avant (le leap manifesto) et l’organisation Les Amis des Services publics, notamment, est en effet particulièrement pertinente pour le SFPQ. Il est de notoriété publique que la poste telle que nous l’avons toujours connue est menacée au Canada. Dans les dernières années, la baisse du volume de courrier traditionnel a servi d’alibi à Postes Canada et au gouvernement Harper pour remettre en question le service à domicile. Des scénarios de privatisation circulent également depuis plusieurs années. L’arrivée au pouvoir des libéraux a levé le péril le plus imminent sur les services de Postes Canada, mais la question est loin d’avoir disparu de l’échiquier politique.

Au lieu de s’en tenir à un combat défensif pour préserver des acquis de plus en plus fragiles, le STTP a choisi de passer à l’offensive, en misant sur l’incroyable actif que représentent les infrastructures et l’implantation territoriale de Postes Canada, qui compte le réseau le plus étendu de bureaux au pays – deux fois plus nombreux que les Tim Hortons! – et une flotte de plus de 13 000 véhicules. À l’heure où « l’insoutenabilité » d’une économie fondée sur les énergies fossiles devient manifeste, le STTP nous invite à imaginer les potentialités d’un projet qui non seulement fait du bureau de poste un lieu de convergence d’un ensemble de services publics, mais qui pourrait devenir un puissant moteur de la transition énergétique. Ambitieux.

Une banque postale : pourquoi pas?
Le volet le plus connu du projet de transformation de Postes Canada est sans doute la création d’une banque postale, qui pourrait offrir une variété de services et de produits financiers abordables, tels que des comptes chèques et comptes d’épargne, les transactions en ligne, les guichets automatiques, cartes de crédit et de débit, cartes prépayées, transferts de fonds, produits d’assurances, crédit et prêts hypothécaires, produits d’investissement, devises étrangères, conseils financiers. Une telle institution financière publique pourrait contribuer à réduire l’emprise des grandes banques sur le système financier, un système qui actuellement désavantage les moins fortunés en plus d’être peu accessible aux initiatives locales et aux organisations de l’économie sociale : frais bancaires en croissance, taux d’intérêt élevés, fermeture de succursales dans les petites localités ou les régions éloignées. Les populations autochtones sont particulièrement mal desservies par le système actuel. Au Québec, le réseau des caisses populaires permet une plus grande accessibilité qu’ailleurs au Canada, où il n’existe aucune coopérative financière nationale. Mais depuis plusieurs années, Desjardins a aussi réduit sa présence sur le territoire québécois : entre 2010 et 2014, 210 caisses ou points de services et 427 guichets automatiques ont fermé, et ce même si Desjardins continue d’engranger des excédents.

Loin d’être farfelue, ce modèle de banque postale est en vigueur dans plusieurs pays dans le monde, avec dans plusieurs cas des résultats étonnants[3]. En effet, le volet bancaire est souvent le plus rentable de l’ensemble des services postaux. Par exemple, la Nouvelle-Zélande a créé il y a dix ans sa propre banque postale, la Kiwibank, et le succès a été instantané. En 2014, 81 % des profits générés par le service postal – des profits qui vont directement dans les coffres de l’État – proviennent de la Kiwibank. Le Canada a eu lui-même un service public de banque postale pendant une centaine d’années, jusqu’à ce que le premier ministre Trudeau (le premier du nom) l’abolisse en 1968 pour éviter la concurrence aux grandes banques privées.

Des services humains de proximité
Même si la campagne de promotion mise beaucoup sur le volet banque postale (#UneBanquePourTous), le modèle défendu par le STTP va beaucoup plus loin. Ses concepteurs et conceptrices ont intégré de façon large la question des services de proximité, s’inspirant encore une fois d’expériences à l’étranger. Par exemple, la distribution de courrier pourrait s’accompagner de service de livraison de médicaments et de visites de vigilance aux personnes âgées. Dans le contexte de vieillissement de la population, de l’érosion des liens traditionnels de solidarité, et de l’enjeu primordial du maintien à domicile des aînées et aînés, miser sur la prévention et le renforcement du lien social est assurément une idée porteuse. Dans le même esprit de développement social, Postes Canada pourrait aussi devenir une interface dynamique entre les producteurs agricoles locaux et les consommatrices et les consommateurs, facilitant l’accès au financement pour les petites fermes et organisant la distribution de leurs produits dans les communautés. Les avantages d’un tel système sont évidents : accès à une alimentation saine, développement d’une économie à échelle humaine, à faible empreinte écologique, renforcement du tissu social.

Une impulsion pour la transition énergétique
Ce projet prend finalement tout son sens dans la perspective de la transition qui doit nous mener vers une ère post-pétrole. D’abord, la conversion du parc roulant de Postes Canada en une flotte de véhicules électriques donnerait une impulsion au développement de l’industrie des véhicules électriques au Canada (construction, mécanique) et la densification des infrastructures de recharge (des bornes électriques à tous les bureaux de poste) permettrait une réelle progression de l’usage dans la population. La banque postale devrait d’ailleurs avoir un mandat fort dans l’intérêt des projets liés aux énergies renouvelables.

La vision d’une transition juste repose bien sûr sur un virage vers les énergies renouvelables, mais dans l’optique d’une amélioration globale de nos conditions de vie et la réduction des inégalités. La concrétisation d’une économie verte enracinée dans des pratiques durables, équitables, orientées vers le bien commun constitue véritablement le grand défi de notre génération.

Au fédéral, un comité parlementaire se penche actuellement sur l’avenir de Postes Canada. Plus d’une cinquantaine de groupes se sont joints au STTP pour réclamer que celui-ci prenne en considération la possibilité d’élargir les services de Postes Canada, notamment en créant une banque postale[4]. Au Québec et ailleurs, la quasi-hégémonie du discours dominant sur les finances publiques (croissance de la dette, poids des dépenses publiques, lourdeur de la fiscalité…) peut avoir l’effet d’une chape de plomb sur l’imagination des groupes progressistes, trop souvent cantonnés dans des luttes défensives. Le STTP nous donne un exemple de la façon dont un syndicat du secteur public peut articuler son rôle de protection de l’emploi de ses membres à une défense très vigoureuse des services publics, l’amélioration des conditions de vie de l’ensemble de la population et un engagement concret envers la transition écologique.

Pour plus d’information sur le projet Vers des collectivités durables : http://www.collectivitésdurables.ca/

[1] Un atelier sur les centres d’appels dans la fonction publique et parapublique du Québec et un atelier sur les enjeux entourant la sous-traitance dans le domaine informatique ont été animés par une conseillère et un conseiller du SFPQ.

[3] Le Centre canadien des politiques alternatives a publié une étude sur ce sujet en 2013.