Conciliation travail-famille : les impacts

Au printemps 2014, 47 membres du SFPQ, en provenance de Jonquière, Montréal, Québec, Rimouski et Rouyn-Noranda, ont participé à des groupes de discussion pour y échanger sur la conciliation travail-famille. Compte rendu de l’analyse de ces vécus.

Texte de Catherine Charron du Service de la recherche

Répondant à l’appel de leur Syndicat, ces membres ont partagé avec une chercheuse du SFPQ leur vécu, leurs aspirations et leurs difficultés à concilier harmonieusement leurs responsabilités familiales et professionnelles. La majorité d’entre elles étaient parents de jeunes enfants, mais plusieurs ont également expliqué leur réalité de proches aidantes auprès d’un membre de leur famille. Le SFPQ s’est vite aperçu que la conciliation travail-famille (CTF) était un important enjeu pour ses membres.

En 2012, le Congrès adoptait une résolution pour que le SFPQ mène une enquête sur les irritants et les problèmes vécus par ses membres en matière de conciliation travail-famille. Le choix de la méthodologie s’est arrêté sur l’enquête qualitative (groupes focus), une approche adaptée pour comprendre plus en profondeur les réalités de vie de nos membres.

D’abord, la qualité de vie
Selon les personnes rencontrées, la qualité de vie est directement reliée à la possibilité de concilier harmonieusement travail et famille. Cette conciliation passe par un meilleur contrôle de leur temps. Certes, la question financière est aussi importante pour ces personnes, mais elle n’est pas prioritaire, arrivant plutôt en deuxième ou troisième place. Un point important à retenir de cette enquête est que les membres du SFPQ souhaitent que des outils soient développés ou améliorés pour mieux arrimer les différents horaires qui structurent leur vie (emploi, écoles, garderies, camps d’été, services publics, horaire du conjoint ou de la conjointe, etc.).

Plusieurs voudraient aussi que soient mieux reconnus la réalité et les besoins des travailleuses et travailleurs ayant des responsabilités familiales, et tout particulièrement ceux des familles monoparentales et des proches aidantes et aidants. La conciliation travail-famille ne concerne pas que les jeunes parents : de plus en plus, des travailleuses de la génération « sandwich »[1] doivent jongler avec une multitude de responsabilités familiales, auprès de leurs enfants encore à charge et de leurs parents en perte d’autonomie. Avec l’évolution démographique actuelle, cette réalité s’amplifiera, y compris dans la fonction publique où les effectifs sont vieillissants.

« [À mon travail], je suis la seule qui projette d’avoir des enfants. Les autres, c’est soit des hommes, ou des mères avec des enfants qui ne vont plus à la garderie. […] Je suis toujours en recherche active d’emploi, j’ai pas le choix. Moi, les enfants, ça s’en vient. Ça fait qu’au pire pendant mon congé de maternité je vais me trouver quelque chose d’autre. (Femme sans enfant, horaire atypique, Sûreté du Québec)

Une affaire de femmes?
Il est vrai qu’historiquement ce sont les groupes de femmes, y compris dans les syndicats, qui ont mené la lutte sur la conciliation travail-famille. En effet, malgré leur très forte progression sur le marché du travail depuis 30 ans, les femmes sont encore les principales responsables du travail domestique et parental. Elles s’absentent quatre fois plus que leurs collègues masculins pour des raisons familiales et, encore aujourd’hui, les responsabilités familiales sont un facteur de fragilisation économique pour elles. Il y a encore beaucoup de chemin à faire pour que cet enjeu de solidarité sociale soit véritablement partagé entre les hommes et les femmes. « À l’heure où le travail se précarise et s’intensifie, où la politique familiale est remise en cause, où l’universalité des services collectifs est menacée et où les femmes, encore aujourd’hui aux prises avec la part du lion du travail familial invisible et non payé, sont les premières à écoper de la vague d’austérité libérale, la lutte pour une meilleure articulation des temps sociaux ne fait que commencer », de commenter la vice-présidente du SFPQ responsable du dossier de la condition féminine, Denise Boileau.

Tout va comme sur des roulettes?

  • Planifier les repas;
  • Préparer les lunchs
  • S’assurer que les enfants ont les vêtements dont ils ont besoin
  • Veiller à l’organisation des tâches domestiques
  • Faire le suivi des rendez-vous
  • Prendre en charge les routines du matin et du soir
  • Prévoir l’imprévisible

Ouf!

Les responsabilités familiales représentent une charge non seulement physique, mais mentale. Elle pèse lourdement sur les femmes, principalement. Le poids quotidien de leur rôle familial, combiné à celui de leurs responsabilités professionnelles, a un impact considérable sur leur santé :

  • Fatigue;
  • Épuisement
  • Stress
  • Sentiment de culpabilité
  • Sentiment d’insatisfaction

« Ces problèmes sont le lot quotidien de plusieurs travailleuses et travailleurs », de rappeler madame Boileau. Quant aux personnes qui doivent s’occuper d’un proche avec des besoins particuliers ­– un enfant handicapé ou malade, par exemple –, c’est souvent l’épuisement professionnel qui les guette.

« [Le plus gros obstacle c’est] d’avoir à subir le fardeau de s’absenter […]. Qu’on te fasse sentir coupable de prendre congé. » (Mère d’un enfant en garde partagée, Directeur des poursuites criminelles et pénales)

Au travail, le conflit emploi-famille peut causer des problèmes de concentration, une baisse de motivation et, il va sans dire, une baisse de l’assiduité. Le grand nombre d’absences, même si elles sont motivées par des raisons familiales, entache un dossier d’employé et peut nuire à la progression de carrière. Sans compter les opportunités professionnelles manquées, faute de pouvoir ou de vouloir déléguer ses responsabilités familiales.

L’horaire variable : qui contrôle le temps?
La difficulté d’arrimer l’horaire de travail et les contraintes temporelles de la famille est le principal irritant en matière de conciliation-travail. Pour celles et ceux qui en bénéficient, l’horaire variable ou flexible est appliqué de façon très contrastée dans la fonction publique et parapublique. En effet, la plupart des personnes qui assument la responsabilité de jeunes enfants utilisent cette flexibilité au jour le jour : arriver un peu plus tard le matin pour éviter de bousculer les enfants ou partir un peu plus tôt pour faciliter la routine du soir.

Dans d’autres situations, l’horaire variable ne sert plus à la conciliation travail-famille, mais devient un outil de flexibilité au profit de l’employeur : par exemple, pour faire face à une demande accrue de travail, tout en évitant d’autoriser des heures supplémentaires. Dans certains cas, des employées et employés qui ont cumulé le maximum de « crédits-horaire » doivent écouler ce temps à petites doses, en prolongeant l’heure du dîner, par exemple, plutôt qu’au moment où elles ou ils en auraient véritablement besoin.

« Je me suis fait dire : “Si ta vie familiale t’empêche de travailler, arrête de travailler.” » (Femme en couple, mère d’un enfant adulte handicapé, centre d’appel de la Régie des rentes)

En ce qui concerne les horaires atypiques (travail de soir ou de fin de semaine, horaires rotatifs ou disponibilité 24 h sur 24), répandus dans plusieurs ministères et organismes, ils sont parfois carrément impossibles à concilier avec une responsabilité familiale continue. Les jeunes parents qui ont ce type d’horaire doivent généralement compter sur un conjoint (la plupart du temps une conjointe), principale responsable de l’organisation du quotidien et des routines.

Dans les centres d’appels, les horaires sont particulièrement rigides. La gestion des absences est souvent très stricte, voire tatillonne. Dans ces milieux, où la déshumanisation du travail va de pair avec la dégradation des conditions de travail, la conciliation travail-famille est particulièrement difficile. Comment planifier son horaire en fonction des besoins de la famille lorsque les autorisations de départ hâtif sont accordées le jour même, comme c’est le cas dans plusieurs centres d’appels?

Réduction du temps de travail : piège ou eldorado?
Parmi les personnes ayant participé à l’enquête du SFPQ sur la conciliation travail-famille, plusieurs aimeraient réduire leur temps de travail, mais n’ont pas accès aux programmes d’aménagement et de réduction de temps de travail (ARTT). Rappelons qu’une option de ce programme permet aux employés de la fonction publique de réduire leur temps de travail, alors qu’une autre permet l’accumulation de congés compensatoires. D’autres personnes, cependant, ne souhaitent pas bénéficier d’un tel programme, de peur que leur charge de travail ne soit pas réduite. D’autres encore n’en veulent pas pour des raisons financières.

« Le temps passe, mais quel temps? À quel prix? » (Père monoparental d’un enfant handicapé, centre d’appel du Régime québécois d’assurance parentale)

Plusieurs jeunes mères qui travaillent quatre jours par semaine apprécient cependant cette formule qui leur permet de n’être pas complètement rendues à bout de souffle à la fin de la semaine. Que font-elles durant leur congé hebdomadaire? Les courses, le ménage, le lavage, la prise de rendez-vous… « Pas exactement une formule propice au partage équitable des tâches entre conjoints », de commenter la vice-présidente Denise Boileau. Réduire ou non ses heures de travail est un dilemme commun à de nombreuses femmes rencontrées au cours de cette enquête, qui doivent jongler avec de multiples exigences familiales et professionnelles, sans sacrifier leur santé, leur qualité de vie ou leur autonomie économique.

Maintenant que l’enquête sur la conciliation travail-famille est complétée, le comité-conseil veillera à ce que ses constats ne restent pas lettre morte au sein de l’organisation. « Pour l’heure, nous mettons sur pied un programme de sensibilisation destiné à tous les paliers de notre structure syndicale, en plus de poursuivre notre implication au sein de la coalition pour une loi-cadre sur la conciliation travail-famille » assure Denise Boileau, qui ajoute : « Il faut continuer à travailler pour faire avancer cet enjeu dans la société, dans notre syndicat et dans le programme politique du gouvernement. »

« J’ai trois filles. Un jour, elles vont être des travailleuses, elles vont être sur le marché du travail. J’aimerais ça qu’elles voient que j’ai réussi à coordonner tout ça puis à avoir du bonheur là-dedans. Puis, gagner son argent, c’est important comme femme. […] J’aimerais ça qu’elles aient le modèle d’une femme qui est capable de prendre tout ça en main. » (Femme en couple, mère de trois enfants, ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale)

 

[1] Selon Statistique Canada, on appelle génération « sandwich »  les personnes prises entre les contraintes souvent conflictuelles des soins à prodiguer aux enfants et aux personnes âgées. Le Quotidien, 28 septembre 2004.