Origine et histoires de grève

Par Danie Blais du Service des communications du SFPQ

Aujourd’hui, la grève, c’est la cessation volontaire et collective du travail, décidée par les salariés dans un but revendicatif (augmentation de salaire, amélioration des conditions de travail, protestation contre les licenciements, etc.). Mais d’où vient ce mot?

Hotel_de_Ville_Paris_Hoffbauer_1583

Place de la grève et hôtel de ville en 1583, Paris à travers les âges de Hoffbauer (1885)

« Se tenir sur la place de Grève en attendant de l’ouvrage. » (Littré)

La grève est un terrain plat, formé de sable ou de gravier, lequel est situé au bord d’un cours d’eau ou de la mer. Le poète Alphonse de Lamartine (1790-1869) écrivait que la mer venait dormir sur la grève argentée. Joli. Sous les rayons d’une lune de juillet, certes, la grève paraît enchantée et tout le monde voudrait s’y endormir. Mais la réalité de la grève parisienne, celle de laquelle provient la signification du mot « grève » d’aujourd’hui, n’a rien de magique.

Sous le règne de Louis le Jeune (1120-1180), la grève parisienne est une place située aux abords de la Seine où accostaient les bateaux; un grand espace à l’avenir commercial indiscutable. Or, à la demande des bourgeois de Paris (et contre 70 livres parisis[1]…), il en fut autrement : le souverain déclara que la place de Grève resterait libre et qu’on n’y élèverait aucun bâtiment. Voilà donc l’espace protégé pour le règne à venir; en réalité, pour toujours. Peu de temps après, on y organisait déjà, entre autres, les cérémonies du feu de la Saint-Jean, mais aussi des exécutions (bûcher, pendaison, guillotine) et, plus tard dans l’Histoire, la vente du vin et du charbon. Cette place est aujourd’hui connue sous le nom de place de l’Hôtel-de-Ville.

Alors, voilà pour l’espace nommé grève. Qu’en est-il de l’action y étant reliée? Puisque la place de Grève était un des principaux ports d’accostage des bateaux qui ravitaillaient Paris, l’achalandage y était important, tout autant que l’activité commerciale. Les chômeurs pouvaient donc facilement y trouver un emploi : les hommes n’avaient qu’à arpenter la grève et proposer leurs services. Ils faisaient grève.

C’est au début du XIXe siècle que le mot « grève » apparaît dans les livres avec une signification plus près de celle qu’on lui connaît aujourd’hui, soit de cesser le travail dans un but revendicatif.

Droit de grève

En France, la grève fut interdite par la loi Le Chapelier (1791) et, sous le règne de Napoléon (1803), sa pratique fut même passible de trois mois d’emprisonnement. C’est avec la loi Ollivier (1864) que le droit de grève sera reconnu. Il le sera pleinement dans la constitution en 1946.

Au Canada, en 1872, la grève et le piquetage pacifique ne sont plus considérés comme de la conspiration criminelle. En 1976, le Canada a ratifié le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de l’Organisation des nations unies, lequel protège le droit de grève.

Premières grèves dans le sang

Écosse, 1820. Une des plus anciennes grèves répertoriées, sinon la plus ancienne, est la « Radical War » ou « Scottish Insurrection ». Elle a eu lieu en 1820, alors que plus de 60 000 Écossais ont volontairement cessé de travailler, revendiquant une réforme électorale du gouvernement britannique. Les revendications ont mal tourné : le chef du mouvement fut pendu, puis décapité; d’autres furent emprisonnés ou déportés. Ce n’est qu’en 1832 que l’Écosse eut son droit de vote au parlement.

La_grève_des_mineurs_du_Pas-de-Calais,_1906

La grève des mineurs de Pas-de-Calais, France, 1906
Valleyfield, 1900. Une des premières grèves du Québec commença le 22 octobre 1900. Elle est celle des ouvriers d’excavation de l’usine Montreal Cotton Co. de Valleyfield. Ces 250 grévistes demandaient à leur employeur une augmentation de 0,25 $ par jour. Pour reprendre les mots du chercheur Jean-Herman Guay (Bilan du siècle, Université de Sherbrooke), cette hausse portait leur salaire quotidien à 1,25 $, comme celui des autres journaliers de la municipalité.

Pour que son usine redevienne fonctionnelle, car les grévistes en bloquaient l’accès, « the boss » exigea du maire qu’il fasse appel à la milice de Montréal. Le 25 octobre, une centaine de soldats arrivèrent à l’usine. Une émeute éclata et les militaires, attaqués à coup de cailloux par les grévistes et leurs partisans, donnèrent l’assaut à la baïonnette. Plus tard, dans la soirée, débarquèrent 250 nouveaux soldats qui firent feu sur les grévistes, rien de moins, histoire de les décourager, ou de les inciter à retourner au travail; un hôpital dut être installé près de l’usine pour soigner les blessés. Au petit matin, le maire s’était enfui, et les ouvriers retournèrent au travail, probablement au même salaire (impossible de trouver la réponse dans les annales).

[1] 70 livres parisis pourraient équivaloir à environ 970 000 dollars.

Source

Revue d’études ouvrières canadiennes, Syndicalisme « parcellaire » et « collectif », Une interprétation socio-technique des conflits ouvriers dans deux industries québécoises, 1880-1914, Jacques Ferland.